Rencontre avec Paula Santana

"Notre plateforme permet d’accéder librement à la représentation, à l’analyse et à la comparaison de la santé à différents niveaux géographiques. C’est une première pierre pour engager non seulement les décideurs publics mais aussi les citoyens dans une compréhension multidimensionnelle des inégalités géographiques de santé."

Paula Santana est une universitaire portugaise, professeure en géographie de la santé à l’Université de Coimbra - dont elle coordonne le Centre d’études en géographie et en aménagement du territoire. Principale animatrice au cours des dernières années d’EURO-HEALTHY, un important projet européen de recherche sur les données et les inégalités de santé, elle a également organisé la Conférence internationale de santé urbaine de septembre 2017 - conférence accueillie dans son université et à laquelle Acsantis a eu l’occasion de participer. Elle a accepté de revenir avec nous sur ces différents projets et leurs enseignements.
Le texte ci-dessous est la traduction en français d’une interview conduite en anglais ; la version originale, qui fait foi, est disponible en suivant ce lien.


La ville de Coimbra et son université ont accueilli en septembre 2017 la Conférence internationale de santé urbaine.

Acsantis. Quand l’Université de Coimbra a-t-elle commence à s’intéresser à la géographie – et pourquoi ?

Paule Santana - La géographie de la santé a été intégrée comme une matière optionnelle au sein de la licence de géographie en 1995, après que j’ai soutenu ma thèse (en 1993) sur l’accessibilité géographique aux services de santé au Portugal. C’était l’une des premières thèses en géographie de la santé du pays et la toute première à l’université de Coimbra. Dans le même temps, l’étude de la santé comme objet géographique a gagné en visibilité et en reconnaissance, avec un nombre croissant de mémoires de master et de thèses au cours des dernières décennies.
La géographie de la santé est désormais un champ établi et s’intègre pleinement dans le cursus universitaire (en licence, en master et en doctorat). En tant qu’approche pluridisciplinaire, avec une vision holistique et multidimensionnelle de la santé prenant en compte la société et le rôle de l’espace, elle est de plus en plus reconnue comme essentielle en vue de prendre des décisions et de mettre en place des politiques publiques mieux informées au Portugal et dans d’autres pays lusophones.

Vous avez coordonné un important projet de recherche financé par l’Union européenne au cours des dernières années, EURO-HEALTHY. Quel en était l’objectif ? Quels enseignements pourrait-on en tirer ?

C’est vrai, EURO-HEALTHY est un projet important pour l’espace européen car Il met sur la table des données objectives en matière d’inégalités territoriales de santé entre pays, régions et métropoles d’Europe, et à l’intérieur de leurs frontières. L’objectif était d’identifier et de comprendre les principaux facteurs qui affectent la santé de la population européenne et de faire progresser la connaissance quant aux politiques les plus susceptibles d’améliorer la santé et l’équité en santé à travers 269 régions.
Pour cette raison le projet a développé des outils – basés sur un Index de la santé de la population (ou “PHI” pour Population Health Index) – afin d’évaluer et de suivre les questions de santé en tant que telles, mais aussi leurs interactions avec de multiples problématiques à différents niveaux géographiques. Le PHI est utilisé pour anticiper et discuter l’impact de politiques et de combinaisons de politiques à différents niveaux, afin de promouvoir la santé de la population et l’équité en santé à travers les régions, en mettant l’accent sur deux cas d’étude (Lisbonne et Turin).

L’environnement urbain et la santé à Lisbonne, au Portugal, en 2017 - vidéo en anglais du projet EURO-HEALTHY

L’environnement urbain et la santé à Turin, en Italie, en 2017 - vidéo en anglais du projet EURO-HEALTHY

La demande de données objectives, que partage le projet, doit servir de point d’appui aux décideurs publics et aux acteurs concernés afin d’améliorer leur compréhension de ce que sont les déterminants des inégalités sociales de santé en Europe ; et à partir de là, de provoquer un large débat sur ce que sont les politiques les plus à même de promouvoir des environnements plus justes et plus favorables à la santé à différents niveaux (en Europe, au niveau régional et au niveau local).
L’un des principaux enseignements du projet, c’est que s’emparer de ces questions ne peut pas être le fait de la seule communauté scientifique : c’est une tâche qui doit être partagée par les acteurs académiques, les acteurs de la sphère gouvernementale, de la société civile, du secteur privé. Des approches de long terme, renforcées dans leur dimension interdisciplinaire sont essentielles pour soutenir l’évaluation des inégalités et iniquités territoriales de santé et pour informer les décideurs publics. C’est ce rôle que joue l’index PHI que nous avons développé dans notre projet, pour une décision publique s’appuyant davantage sur les données. Ses résultats nous donnent l’opportunité de capitaliser sur le potentiel des fonds structurels européens pour réduire les inégalités territoriales de santé et d’initier un débat sur les politiques publiques nationales et régionales. C’est de plus un outil intéressant pour le contrôle et l’évaluation des politiques publiques. J’encourage chacun à se rendre sur notre portail internet pour y explorer différentes mesures relatives à la santé de la population à travers les régions (il y en a 269 prises en compte) ou les agglomérations (10 ont été sélectionnées). Notre plateforme permet d’accéder librement à la représentation, à l’analyse et à la comparaison de la santé à différents niveaux géographiques. C’est une première pierre pour engager non seulement les décideurs publics mais aussi les citoyens dans une compréhension multidimensionnelle des inégalités géographiques de santé.

Coimbra a aussi accueilli en 2017 la Conférence internationale de santé urbaine, qui a rassemblé des scientifiques, des chercheurs et des praticiens de la santé urbaine venus du monde entier. On n’y pourtant vu, comme souvent dans ce type d’occasions, que très peu d’élus et de techniciens des politiques publiques par rapport au nombre d’académiques. Comment améliorer et renforcer les liens entre ces différents acteurs – des liens qui sont particulièrement importants dans ce domaine ?

Cela renvoie à nouveau à ce que je pointais parmi les conclusions du projet EURO-HEALTHY. Nous avons besoin de collaborer avec nombre d’acteurs différents : les efforts isolés de chercheurs ne sont pas assez puissants pour provoquer le changement. Les conférences demeurent du plus grand intérêt pour toucher les scientifiques : ils en ont toujours constitué un public cible. Cependant tout ceci doit susciter l’attention d’autres acteurs jouant un rôle clef dans la fabrique des environnements et des conditions socio-économiques et sanitaires. Je crois que beaucoup repose sur la diffusion des données, sur la communication entre scientifiques et décideurs. Deux langues, deux mondes co-existent ici ; pourtant nous avons très souvent le même objectif. Nous devons donc apprendre les uns et les autres à rapprocher nos points de vue et à utiliser au mieux nos ressources et nos forces respectives : la compréhension des données chez les scientifiques, la capacité à provoquer le changement chez les décideurs publics. C’est aux chercheurs d’attirer davantage d’élus et de techniciens en les invitant à des événements ou à des groupes de travail et les invitant à collaborer, en leur donnant l’occasion de participer à certaines étapes de leurs recherches, comme nous l’avons fait avec Euro-Healthy. Nous avons besoin de nous écouter les uns et les autres et de mettre l’accent sur nos besoins communs plutôt que de nous focaliser sur nos différences.

Quels seront vos prochains projets en géographie de la santé ?

EURO-HEALTHY s’est achevé en décembre 2017 et nous travaillons encore sur ses résultats, en produisant les derniers rapports et en préparant plusieurs publications. En 2018 je vais me concentrer sur l’enseignement (en licence et en master de géographie) et sur l’encadrement de thèses de doctorats en géographie de la santé et en urbanisme favorable à la santé. Je compte renforcer la motivation des étudiants pour ce champ d’étude, et leur engagement dans des projets de recherche en lien avec la santé, à travers le développement de mémoires de masters et de thèses.
Depuis janvier, je suis la nouvelle coordinatrice scientifique du centre d’études en géographie et aménagement du territoire (de l’université de Coimbra). J’y renforcerai le rôle de la géographie de la santé dans notre stratégie de recherche.
Cependant je reste ouverte à toute proposition de recherche au niveau national et international. J’espère contribuer plus encore à l’avenir aux progrès des études sur la santé de la population.